Extrait du livre : GÉNOCIDE EN IRAN : La face cachée du fascisme religieux
Auteur : Nasrollah Nejatbakhshe
Editeur : Amazon 2025
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GÉNOCIDE EN IRAN : La face cachée du fascisme religieux
L’histoire contemporaine de l’Iran offre l’un des exemples les plus complexes et tragiques de l’articulation entre religion, pouvoir et violence. Au cœur de cette configuration se trouve la doctrine du Velayat-e Faqih — littéralement « tutelle du juriste religieux » — qui, depuis la Révolution de 1979, constitue le fondement idéologique et constitutionnel de la République islamique. Loin d’être un principe unanimement reconnu dans la tradition chiite, cette doctrine est une construction théologico-politique opportuniste, formulée par Rouhollah Khomeiny dans un contexte de crise religieuse et politique, puis érigée en système de gouvernement. Elle postule qu’un seul faqih, représentant de Dieu sur terre, détient l’autorité suprême sur la société et sur l’ensemble des affaires humaines, civiles, juridiques et spirituelles. Ce transfert de la souveraineté du peuple vers un clergé autoproclamé est au centre de la dérive autoritaire de l’État iranien.
Cette recherche propose une relecture critique du Velayat-e Faqih à la lumière du concept de génocide tel qu’il est défini dans la Convention des Nations Unies de 1948. L’hypothèse défendue est que la théologie pénale issue de cette doctrine, en conférant un pouvoir absolu au juriste religieux, a institué une structure d’élimination systématique des opposants, reposant sur une légitimation religieuse de la violence. Le régime iranien a ainsi élaboré une véritable « grammaire du meurtre sacré », où l’idéologie de la pureté spirituelle s’articule avec des catégories juridiques telles que mufsid fī al-arḍ (corrupteur sur terre), muḥārib (ennemi de Dieu), murtadd (apostate) ou sabb (blasphème). Ces notions, intégrées dans le Code pénal islamique, traduisent une théologie de la peur : elles permettent de criminaliser toute dissidence, de sanctionner la pensée critique, et d’éliminer l’altérité intellectuelle ou religieuse sous couvert de défense de la foi.
Le Velayat-e Faqih s’inscrit dans une tension historique propre à la pensée islamique : celle qui oppose la révélation transcendante aux lois humaines. La tradition chiite, dans son essence, reconnaissait la suspension des peines légales (ḥudūd) pendant la période d’occultation de l’Imam caché. Or Khomeiny, en inversant cette logique, a prétendu que le juriste — en tant que tuteur du peuple — possède les mêmes prérogatives que le Prophète lui-même, y compris le droit de vie et de mort sur les citoyens. Ce renversement herméneutique a transformé une théologie de l’attente en une théologie du pouvoir. L’autorité divine, au lieu de limiter la domination humaine, devient son instrument.
Dans cette perspective, la loi n’est plus un cadre de justice, mais un dispositif d’obéissance. L’État islamique, au nom de la charia, a institutionnalisé des mécanismes d’exclusion et de terreur rappelant ceux des régimes totalitaires du XXᵉ siècle. Les exécutions massives des prisonniers politiques de 1981 et 1988, les purges universitaires de la « révolution culturelle », la guerre prolongée avec l’Irak, les persécutions contre les minorités religieuses et ethniques — tout cela s’inscrit dans un continuum de violence légitimée par la jurisprudence d’État. Le Velayat-e Faqih apparaît ainsi non seulement comme une idéologie de gouvernement, mais comme une théologie punitive, où la foi devient instrument de domination politique et l’interprétation religieuse, un champ clos où se fabrique la mort légale.
La lecture de Khomeiny elle-même, notamment dans Hokūmat-e Islāmī (La Gouvernance du juriste), révèle un discours dépourvu de rigueur logique, saturé d’injonctions morales et de justifications autoritaires. Les juristes partisans de ce modèle ont puisé dans un fiqh médiéval des justifications pour restaurer des peines anachroniques — lapidation, crucifixion, amputation, exil — en les présentant comme l’expression de la volonté divine. Ces textes, codifiés dans Tahrīr al-Wasīla, forment aujourd’hui encore la base du droit pénal iranien, notamment les articles 190, 225, 279 et 513, qui définissent les crimes de guerre contre Dieu, d’apostasie ou d’insulte aux sacralités. L’instrumentalisation du sacré atteint ici un point extrême : ce n’est plus la loi qui protège la vie, mais la vie qui devient matière première de la loi.
À l’opposé de cette théologie de la domination, l’auteur rappelle la tradition éthique universelle, commune aux prophètes et aux philosophes — d’Abraham à Socrate, de Zoroastre à Bouddha — pour lesquels la paix, la justice et la vérité constituent les finalités ultimes de toute loi.
Dans une approche comparative, ce travail s’inscrit dans la continuité des recherches de Joseph Schacht, Ignaz Goldziher, Norman Calder, Émile Tyan et Mohammad-Ali Amir-Moezzi, qui ont montré comment le droit islamique s’est constitué à la jonction du politique et du sacré. Le cas iranien illustre cette dérive : la fusion de la jurisprudence (fiqh) et du pouvoir d’État a donné naissance à un appareil de contrainte total, où l’interprétation religieuse se confond avec la raison d’État. La souveraineté du faqih, censée protéger la communauté, s’est transformée en principe d’élimination de toute différence.
Dès lors, qualifier les massacres politiques commis depuis 1979 de « génocide » n’est pas un excès rhétorique, mais une analyse fondée sur le droit international. L’intention de détruire, en tout ou partie, un groupe identifié — qu’il s’agisse des prisonniers politiques, des minorités religieuses, ou des intellectuels dissidents — est manifeste. Ce génocide n’est pas seulement physique, il est aussi spirituel : il vise à effacer la pluralité de la pensée et à imposer un modèle unique de croyance.
Cette étude plaide enfin pour une réhabilitation du ʿaql — la raison — au cœur de la pensée islamique. Seule une redécouverte critique de la rationalité grecque et de la philosophie coranique peut permettre de rompre avec cette théologie de la terreur. Revenir à Aristote, à Platon, ou à la sagesse de la philosophie grecque n’est pas une nostalgie érudite, mais une exigence éthique : rappeler que la loi n’a de sens que si elle protège la dignité humaine. Le Velayat-e Faqih, en confondant la foi avec le pouvoir, a transformé la religion en machine judiciaire de légitimation des massacres. Face à cette tragédie, la recherche historique et philosophique a le devoir de nommer les choses par leur nom : ce que l’Iran vit sous la théologie du juriste n’est pas une simple dérive politique, mais une entreprise méthodique d’anéantissement moral et culturel.